mardi 2 août 2011

Des sables doubleplus éthiques

«Freedom is the freedom to say that two plus two make four. If that is granted, all else follows.» George Orwell, Nineteen Eighty-Four, New York, Penguin, 1984, p. 73.

Comme ça, c’est vraiment vrai: notre huile est éthique?

L’importance de l’écrivain George Orwell est indéniable: même des individus de droite se réclament de lui, qui était plutôt socialiste. Je crois même qu’il est impossible de bien comprendre la politique contemporaine sans avoir lu 1984 et La Ferme des animaux de George Orwell. Mais plus particulièrement, et surtout depuis la chute du communisme, 1984, qui fait étalage de stratégies afin de maintenir un État totalitaire et de s’assurer de la soumission des citoyens : désinformation, révisionnisme historique, destruction du langage – grâce à la «novlangue» –, donc de la raison. D’où les trois maximes de l’Angsoc, le parti au pouvoir en Océania, l’un des trois grands blocs politiques en 1984 avec les un jour ennemis, un jour alliés Eurasia et Estasia: «la guerre, c’est la paix», «la liberté, c’est l’esclavage», «l’ignorance, c’est la force».

Aujourd’hui, nous sommes encore loin de l’univers décrit par Orwell. Néanmoins, il arrive qu’au nom d’une idéologie, on ait tendance à nier la réalité. Prenez le cas des fétichistes de la liberté – entendons bien «de commerce» – et de l’économie sans régulation. D’une part, les théories économiques sur lesquelles ils s’appuient ont comme principe l’homo economicus, un individu rationnel qui sait ordonner ses préférences, maximiser son utilité et, surtout, analyser et anticiper le mieux possible la situation et les événements du monde qui l'entoure afin de prendre les décisions qui permettent cette maximisation. Bref, il doit être drôlement renseigné!

D’autre part, depuis les années 1960, des organismes libertariens, par l’entremise de scientifiques certes renommés, mettent moult efforts afin de combattre les découvertes scientifiques qui, selon eux, mettent en danger la liberté – encore une fois, entendons «de commerce». Passent à tabac la recherche scientifique sur les dangers de la cigarette, de la destruction de la couche d’ozone, des pluies acides, de la fumée secondaire, etc. Les écologistes sont devenus les nouveaux communistes, des «melons»: verts à l’extérieur et rouges à l’intérieur.

Pour discréditer ces recherches, ces négationnistes ne procèdent pas par une démarche scientifique habituelle qui se conclut généralement par la publication dans une revue spécialisée indépendante après une révision de l’article par des pairs. Ils utilisent plutôt des moyens détournés: articles ou éditoriaux dans des journaux, conférences devant des partisans, blogues ou carnets en ligne, etc. Bref, ils ne s’exposent jamais à la critique des scientifiques qui mettraient en évidence les failles de leur argumentation, leur incompréhension des données, voire l’absence d’expérimentations de leur crû ou leur mauvaise foi. L’esprit critique dont se vantent plusieurs droitistes est ici à sens unique: on doute de la recherche ou, mieux, de la science même, et on fait une confiance aveugle aux clercs de l’économisme qui croient que si la science ne peut régler leurs problèmes, on n’a qu’à en rejeter ses principes.

Les droitistes font aussi dans la novlangue. En effet, depuis peu, au Canada, nous avons du pétrole «éthique»: nos sables bitumineux – car si ce sont nos Montagnes rocheuses, ce sont aussi nos sables bitumineux (ce qui nous enlève beaucoup de culpabilité liée à la péréquation) – sont «éthiques» car, contrairement au pétrole qui provient des pays musulmans, qui briment les droits fondamentaux de leurs ouailles, celui que les Albertains, de plus en plus aidés par les éthiques Chinois, tirent de leurs tar sands – qui sont entre-temps devenus des oil sands, plus propres – est libre, démocratique et féministe.

Le mot «éthique» est malheureusement le nouvel ajout dans le dictionnaire de la novlangue droitiste. Notre pétrole est éthique même s’il est sale et non renouvelable, même s’il détruit l’écosystème et si ses bailleurs de fonds nient cette liberté si chère à nos citoyens. Récapitulons: les écologistes se révèlent les nouveaux communistes et les anciens communistes s’avèrent éthiques parce qu’ils nous donnent de l’argent pour développer du pétrole sale mais plus propre que celui des étranges. Et l’Océania a toujours été en guerre avec l’Eurasia… Ou l’Estasia?

Petits liens

Un collègue de travail, émule de Jacques Brassard, vous fait suer lors de chaque tempête de neige, parce que, pour lui, il s’agit d’une preuve indéniable que les changements climatiques sont un mythe? Défendez-vous! Le site Internet Skeptical Science détruit 165 arguments de ces négationnistes. De plus, il offre un petit guide scientifique sur le climato-scepticisme, en français. Selon eux: «L'affirmation que les humains provoquent le réchauffement climatique global est basée sur de nombreux faisceaux de preuves indépendants. Le climato-scepticisme se focalise souvent sur des simples pièces du puzzle en réfutant le tableau complet des preuves. Notre climat change. Nous en sommes les principaux responsables en raison de nos émissions de gaz à effet de serre. Les faits à propos du changement climatique sont essentiels pour comprendre le monde qui nous entoure, et faire des choix éclairés concernant notre avenir».

Petite lecture
Naomi Oreskes et Erik M. Conway, Merchants of Doubt. How a Handful of Scientits Obscured the Truth on Issues from Tobacco Smoke to Global Warming, New York, Bloomsbury Press, 2010.

Les marchands de doute se nomment, entre autres, Fred Seitz, Fred Singer et Will Nierenberg. Ils sont scientifiques, surtout physiciens, et ont connu la Guerre froide, travaillé avec des organismes du gouvernement américain, tels que le NASA, et collaboré avec des think-tanks de droite tels que les Marshall ou Cato Institutes. Leurs objectifs: combattre le consensus scientifique sur tout ce qui menace les idéologies conservatrices ou libertariennes américaines. J’ai donné des exemples plus haut : ils ont lutté aux côtés des tabagistes, des industries polluantes contre les mouvements écologistes dans le cas des pluies acides, par exemple, ont soutenu Reagan et son projet Star Wars même si tous les scientifiques connaissaient son inutilité, et ont même remis le DDT à la mode récemment, malgré les résistances accrues des insectes. Ils montent aux barricades afin de faire de l’obstruction lorsque le gouvernement souhaite réguler une industrie en particulier, sans, de leur coté, avoir recours à la science. En effet, ils ne font que très peu de recherche. Dans notre univers où il y a toujours deux côtés valables à une médaille et que l’information se doit d’être équilibrée – si 1000 scientifiques croient aux changements climatiques et quatre les nient, on assistera toujours à des débats un contre un –, et non objective, ils remportent un bon succès à retarder les réglementations. En revanche, les marchands de doute finissent par perdre, car la réalité, sur laquelle s’appuie la science, finit par l’emporter, même si les problématiques ont empiré et que ces réglementations deviennent, malheureusement, nécessaires.

Un site Internet est également consacré à Merchants of Doubt.

vendredi 15 avril 2011

Une gauche adroite (Wow! Quel jeu de mots!)

J’ai plusieurs points communs avec Pierre Céré, auteur d’Une gauche possible. Changement social et espace démocratique (Montréal, Liber, 2010). Nous venons tous deux de milieux populaires : Céré inhalait la poussière des mines de Rouyn-Noranda ; moi, je humais les parfums de tabac de la Rock City ou de souffre de l’Anglo et j’oyais les douces mélodies du train qui passait de l’autre côté de la rue Prince-Édouard, dans la paroisse Saint-Roch, à Québec. Au secondaire, nous avons tous deux fréquenté l’école privée, subissant parfois les sarcasmes de gosses de riches. Plus tard, nos parcours se sont séparés: alors que je révolutionnais tranquillement à l’université et que j’allongeais mon adolescence, il quittait pour l’Amérique latine faire la révolution, la vraie.



Certes, les propositions de Céré risquent de faire frémir ses anciens compagnons de combat et plusieurs souverainistes purs et durs (qui, à mon avis, portent trop souvent à droite). Il prend une position plus pragmatique. Mais la justice, l’équité et la solidarité demeurent. L’auteur souhaite plus de transparence et de démocratie – particulièrement avec l’instauration d’un mode de scrutin proportionnel évolutif – et moins de dogmes – le projet révolutionnaire classique de gauche étant un échec. Puis, entre autres, il faut développer le transport en commun et la médecine de proximité, instaurer des tarifs d’électricité plus équitables en faisant payer davantage les plus grands consommateurs, etc.

Un dialogue possible ?

Comme Céré, je crois qu’un État plus juste soit possible au Québec. Mais il faut avouer que les choses se sont drôlement bien améliorées depuis 40 ans. Les effets conjoints du capitalisme – je n’utiliserai jamais l’expression «économie de marché» trop politically correct – et de l’État providence. Seuls des idiots veulent revenir au Québec des années 1950.

Peu importe l’issue, il faut absolument se débarrasser de la question nationale qui ne fait qu’ajouter du poids mort dans nos débats.

Puis il faut dialoguer. Pour ce faire, la gauche doit s’affranchir de son lyrisme et de certains de ses dogmes qui, historiquement, n’ont pas donné les résultats les plus heureux.

La droite québécoise, quant à elle, doit arrêter de se calquer sur sa grande sœur américaine, stérile, ignorante, hypocrite et de mauvaise foi. Ce n’est pas en s’alliant avec des fondamentalistes et des créationnistes, en promouvant des idéologies bourgeoises qui mènent à des ploutocraties ou en niant la science que les droitistes montrent qu’ils ont une pensée plus rigoureuse que les autres. De plus, ils se comportent trop souvent comme Statler et Waldorf, les deux vieux qui squattent le balcon du Muppet Show, et qui ne font que verser leur fiel sur le spectacle sans jamais rien apporter de neuf, de constructif ou d’utile.

Petite lecture
Catherine Audard, Qu’est-ce que le libéralisme? Éthique, politique, société, Paris, Gallimard (Folio essais, 524), 2009.

Les prochaines élections nous incitent à bien discerner les différentes valeurs qui sont sous-entendues dans les divers discours politiques. Mais surtout, elles nous invitent à analyser les déclinaisons du libéralisme. Car tous les partis politiques en place en proposent une version. (Ceux qui voient du socialisme dans cette campagne électorale, voire dans la politique canadienne, ont sérieusement besoin de lunettes ou d’yeux neufs.) Dans son ouvrage, Catherine Audard traite autant des origines du libéralisme (Hume, Mill, Smith et consort) que de ses versions contemporaines (libertarianisme, libéralisme égalitaire rawlsien, communautarisme, etc.) et des défis auxquels il doit faire face aujourd’hui, dont les revendications des minorités. Elle s’attarde même sur la Commission Bouchard-Taylor et l’originalité de ce débat qui fait du Québec une démocratie assez sexy. Il n’est pas nécessaire de l’avoir lu pour voter. Mais vous ne pouvez voter en toute conscience sans l’avoir lu. Faites vite: l’ouvrage a environ 1 000 pages et les élections sont le 2 mai.

mercredi 27 octobre 2010

La liberté totale pour les loups est la mort des agneaux

Both liberty and equality are among the primary goals pursued by human beings throughout many centuries; but total liberty for wolves is death to the lambs, total liberty of the powerful, the gifted, is not compatible with the rights to a decent existence of the weak and the less gifted.
Isaiah Berlin, The Crooked Timber of Humanity. Chapters in the History of Ideas, Princeton, Princeton University Press, p. 12.

Samedi dernier, à une demi-heure du centre-ville de Québec, eut lieu l’événement le plus important de l’histoire de la province, voire de l’humanité. Non, il ne s’agit pas de la naissance des jumeaux de Céline, Mutt et Jeff Dion-Angelil, mais bien du rassemblement de ce nouveau mouvement d’extrême droite – sinon, comment expliquer cette perle de leur chef honoraire, Jeff Fillion: «Je ne me considère pas comme un lucide, loin de là. Pour moi, les lucides, c'est le même système, c'est la même valorisation de l'État providence. [...] Le manque de culture au niveau gauche-droite [sic] est évident quand on pense que Joseph Facal et François Legault sont de droite»; bref, si, dans son univers, tout le monde est à sa gauche, c’est qu’il est d’extrême droite, c’est logique et géométrique! –, le Réseau Liberté-Québec (RLQ). Pour ceux comme Jeff qui éprouvent de la difficulté à différencier leur droite de leur gauche, voici deux suggestions de lectures ici et ici.

Environ 450 personnes, surtout des mâles en colère, des ex-ixes ou des adéquistes meurtris – en traitant de l’échec de l’autonomisme, Maxime Bernier avait bien ciblé son public –, ont écouté les allocutions de rhéteurs soit provocants, soit étonnants ou encore complètement stupides. Ezra Levant, futur Glenn Beck de Fox News North, trouve les sables bitumineux plus éthiques que le pétrole des musulmans. Gérard Deltell, un historien, salue la richesse, tout en oubliant qu’elle s’est souvent accumulée au dépens de travailleurs mal ou non payés (par exemple, les Américains et l’esclavage) et qu’elle se transmet généralement de génération en génération – selon Fortune, 75% des fortunes s’acquièrent par héritage et non par la sueur de son front –, et décrie les syndicats qui, par leurs revendications, ont fortement contribué à l’éclosion de la classe moyenne. Puis Jacques Brassard, un climato-sceptique, qui démontre sa belle ignorance et fera l’objet d’un prochain billet. Somme toute, la célébration des «40 années d’égarement de l’État québécois» par ces jeunesses libertariennes – la moyenne d’âge était dans la trentaine – contenait tous les ingrédients pour une merveilleuse bouillabaisse droitiste narcissique: dans un chaudron en amnésie (volontaire?) et en soumission à un ordre économique transcendant, on mélange une part d’éloge de la richesse, un quart de pensée magique, une tasse de jalousie des syndiqués, une bolée de colère noire, une généreuse portion d’ignorance saupoudrée de mauvaise foi, une pincée d’autoritarisme, et nul besoin d’assaisonner de vision ni de nuances.

Les grands perdants de cette aventure s’avèrent ses nombreux adeptes – on a dû en refuser! – qui votent contre leurs intérêts, car dans le darwinisme social sous-entendu du libertarianisme du RLQ, ils ne se tiennent malheureusement pas en haut de l’échelle. Avec une telle droite au pouvoir, les syndiqués conserveront leurs droits protégés par des lois et des chartes, les universitaires et les plus éduqués auront toujours des conditions salariales avantageuses et des avantages sociaux qu’ils pourront s’offrir, et les pauvres recevront de l’aide si ce n’est que pour stabiliser l’ordre public. Les victimes seront les gagne-petit, dispensables, non syndiqués, sans avantages sociaux, anonymes et interchangeables: une bonne partie de la clientèle du RLQ. Car les disciples du profit ne s’intéressent pas à ceux qui ne peuvent pas leur en procurer: les agneaux.

Petit visionnement

Michael Sandel, professeur de Harvard et auteur de Justice, ouvrage dont j’ai parlé il y a quelque temps, est un pédagogue hors pair et son cours est l’un des plus courus de cette illustre université: 14 000 étudiants l’ont suivi. Nous sommes chanceux, car ce cours de philosophie politique est disponible tout à fait gratuitement sur Internet ici. Je le conseille à tous, mais plus particulièrement à mes amis du Réseau Liberté-Québec.

mardi 5 octobre 2010

32 questions brèves sur la religion

La semaine dernière, un sondage mené aux États-Unis par le Pew Forum on Religion and Public Life a montré que les croyants s’y connaissaient moins en religion que les athées. En moyenne, les sondés ont répondu correctement à 16 des 32 questions et les résultats se déclinent comme suit: les athées et les agnostiques ont eu 20,9, les Juifs, 20,5, les Mormons, 20,3, les Protestants, 16, et les Catholiques, 14,7. Les résultats ne doivent pas être très différents au Québec. Quant à moi, j’ai eu 27/32. J’ai des petites lacunes en Hindouisme et en Bouddhisme, et en histoire américaine. Les questions sont ici.

Pourquoi les athées ont-ils eu de meilleurs résultats que les croyants? Il semblerait que le niveau d’éducation des premiers ait été supérieur à celui des seconds, du moins dans l’échantillon. Ce qui ne veut pas dire que la connaissance rend athée! Ça signifie plutôt que l’éducation réduit l’ignorance.

Je suis athée et j’ai apostasié. L’expression «catholique non pratiquant» cachait trop d’hypocrisie à mon goût. Je ne crois pas en Dieu et n’ai pas besoin d’un préfet de discipline, qui verrait tout ce que nous faisons et qui nous ferait des reproches à la fin de nos jours, pour mener une vie bonne. De plus, il n’y a pas de preuve scientifique de l’existence de Dieu, car il se situe hors du champ de l’expérience. C’est pourquoi il y a la foi. Et le pari de Pascal, très peu pour moi: je ne suis pas gambler!

Néanmoins, la religion, que nous le veuillons ou non, fait partie de l’identité de chacun – il est impossible de comprendre l’individu sans connaître sa culture, donc ses récits mythiques, ses croyances et ses coutumes – et plusieurs ont besoin de croire pour être heureux. C’est pourquoi je suis partisan du cours Éthique et culture religieuse. Enfin, il y a des mauvais enseignants partout et la population n’a jamais remis en question les programmes de mathématiques ou de géographie. Pourquoi tant d’acharnement sur le cours ÉCR? Parce qu’il rend l’individu libre de suivre la voie qu’il souhaite, nonobstant les objections de fondamentalistes, religieux ou non, qui voudraient nous imposer leurs croyances.

Jésus philosophe?

Récemment, je me suis interrogé sur la distance entre le message original de Jésus et celui de l’Église. (Un remerciement spécial à Mgr Ouellet!) Il me semblait que plusieurs haut-parleurs de la doctrine officielle romaine trahissaient souvent l’enseignement du Christ qui, rappelons-nous, se résume dans une seule formule: «Aimez-vous les uns les autres».

Dans Le Christ philosophe (Paris, Seuil, 2009), Frédéric Lenoir revisite l’histoire du christianisme des origines à aujourd’hui et souligne la modernité du message du Christ qui prône l’égalité, la liberté individuelle, l’émancipation de la femme, la justice sociale et la séparation de l’Église et de l’État. Bref, des valeurs qui ont été occultées par Rome, qui a confondu les pouvoirs politiques et religieux, durant plus d’un millénaire. Ces valeurs ont refait surface à la Renaissance, en réaction aux abus du clergé. La modernité serait donc née en réaction contre l’Église en puisant sa source dans l’éthique de Jésus.

D’un côté plus spirituel, Jésus, selon Lenoir, favoriserait une pratique intérieure qui ne rendrait indispensable aucune médiation humaine, voire aucune institution, comme il le laisse entendre dans cette parabole du Jugement dernier:

Quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, escorté de tous les anges, alors il prendra place sur son trône de gloire. Devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les gens les uns des autres, tout comme le berger sépare les brebis des boucs. Il placera les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. Alors le Roi dira à ceux de droite: “Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire, j'étais un étranger et vous m'avez accueilli, nu et vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir.” Alors les justes lui répondront: “Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer, étranger et de t'accueillir, nu et de te vêtir, malade ou prisonnier et de venir te voir?” Et le Roi leur fera cette réponse: “En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait.”» (Matthieu 25:31-40)

En effet, l’essentiel est là! Et peu importe que je sois athée et apostat, je risque quand même d’aller au paradis!

Petites lectures
Charles P. Pierce, Idiot America. How Stupidity became a virtue in the land of the free, New York, Doubleday, 2009.
Markos Moulitsas, American Taliban. How War, Sex, Sin, and Power Bind Jihadists and the Radical Right, San Francisco, Polipoint Press, 2010.

Les Américains sont fascinants. D’une part, ils ont créé l’une des sociétés les plus avancées au monde. D’autre part, ils sont capables de tomber dans la bêtise la plus abyssale. Pierce, dans American Idiot, parle de la guerre à l’expertise qui sévit aux États-Unis, surtout pour des raisons économiques et politiques, et dont l’objectif est d’éliminer cette idée folle que la connaissance est bonne pour établir celle que nous ne devrions écouter que ceux qui en savent le moins. Car, n’oublions pas, les experts font partie de la diabolique élite! L’avis du pasteur d’une église obscure sur la théorie de l’évolution vaut amplement celle du docteur en biologie moléculaire! Pourquoi élire quelqu’un d’intelligent alors qu’on peu choisir celui avec qui on irait prendre une bière? Pourquoi le consensus de milliers de climatologues sur le réchauffement climatique aurait-il plus de poids que celui d’une dizaine de «scientifiques» qui confondent climat et météo et qui se consacrent à attaquer le messager plutôt qu’à trouver les failles dans la rigueur du message? Bref, trois principes animent cette Amérique des idiots:

  • toute théorie est valide si elle vend assez de livres ou dope les cotes d’écoute, bref si elle est rentable; 
  • est vraie toute chose qu’on a dite assez fort; 
  • et un fait est une chose qui est crue par suffisamment d’individus, la vérité étant déterminée par la ferveur des croyants. 
Si nous nous fions à ce que nous lisons ou écoutons au Québec, nous devons admettre que l’idiotie américaine est contagieuse.

Dans un même ordre d’idées, mais un registre plus baveux, Moulitsas trace des liens entre les valeurs de la droite américaine et celle des Talibans: le moralisme omniprésent, l’objectif d’établir d’une théocratie, le recours à la torture, le besoin de toujours déclarer la guerre à quelqu’un, la censure, la misogynie et la servitude de la femme, l’effritement des libertés, etc. C’est un peu charrié, mais franchement rigolo!

vendredi 6 août 2010

Ma soirée avec Jeff

Je n’ai jamais vraiment écouté Jeff Fillion. Certes, j’ai déjà attrapé quelques bribes de son émission, lorsqu’il sévissait à CHOI, dans un taxi, un ascenseur, une salle d’attente, voire même dans le bureau que je partageais avec l’une de ses fans. C’était un animateur populiste, qui disait à ses auditeurs ce qu’ils souhaitaient entendre tandis que, de leur côté, ils croyaient tirer la Vérité de sa bouche. Ça suivait la même logique que la saucisse fumée que plus de gens mangent… Le fait qu’il risque sa carrière, entre autres, afin de discourir sur le buste d’une animatrice de télé pratiquement inconnue qui l’avait déjà éconduit alors qu’ils étudiaient ensemble me laissait froid. Cela, et ses autres frasques, ne justifiait aucunement qu’on ferme un poste de radio. De toute façon, les tribunaux finiraient par se charger de Jeff.

Je le connaissais donc peu. Je le percevais comme un adepte du libertarianisme, cette idéologie politique de mononcle riche fondée sur la propriété qui prône la quasi-disparition de l’État pour ne laisser place qu’aux règles du marché et qui peut facilement se passer de démocratie. Exit la dignité humaine! Il était aussi groupie de l’Institut économique de Montréal, un organisme de charité (oui, oui; allez vérifier!) qui sert d’agence de marketing à la haute finance en prenant les traits d’un think tank dont l’objectif est de convaincre les gens que l’ordre des choses ne peut être modifié: les riches s’enrichissent et les pauvres s’appauvrissent parce que c’est dans la Nature. Bref, Jeff serait un pirate de l’establishment plutôt naïf et soumis, un avaleur de couleuvres redoutable.

Sur Twitter, on retrouve parfois des débats assez animés, comme celui de jeudi dernier entre Jeff et Antoine Robitaille, journaliste au Devoir et l'un de mes anciens potes du Voir à Québec, à propos de la place et de l’efficacité de l’État québécois opposées à celles du privé, véritable deus ex machina. Je résume la fin du débat, il est en ligne si vous voulez le verbatim:

Antoine: La démocratie, contrairement au privé, permet à la population de choisir ses dirigeants.

Jeff: Mais les gens ont-ils vraiment un choix?

Antoine: Aux dernières élections municipales, les Québécois avaient le choix entre Labeaume et toi.

Et vlan, dans les gencives!

Tweet fight!

Jeff n’a pas répondu à la dernière réplique d’Antoine. Plus tard dans la soirée, Fillion y va d’un de ses gazouillis habituels qu’on croirait écrit par l’auteur de l’autobiographie de Sarah Palin, avec les mêmes clichés, la même paranoïa, la diabolisation de la gauche hautaine qui, en plus, n’accepte jamais d’avoir tort et la dénonciation du vil message des médias «mainstream» (sic). J’entre en jeu et lui dis qu’il s’est drôlement fait fermer le clapet par Antoine durant l’après-midi. Il me répond qu’il n’a pas le temps de voir tous les messages qu’on lui laisse sur Twitter. Je rétorque que c’est une bien faible défense qui ressemble davantage à l’aveu d’une défaite. (Franchement, il échangerait avec un journaliste du Devoir durant une partie de l’après-midi et quitterait avant la fin! Come on!) Il riposte: «Tu peux penser ce que tu veux..... penses tu que ca va changer quoi que se soit dans ma vie.... serieux ??? :-))» (sic).

Le temps est confus sur Twitter. Les messages partent et arrivent, se croisent, et la chronologie est dure à suivre. Je poursuis et lance à Jeff qu’il semble plus à l’aise à répéter des clichés à ses fidèles qu’à débattre, qu'il est au fond comme Platon avec ses yesmen qui suivent son enseignement et ne font qu’ânonner: «ô oui maître, vous avez raison maître». Entre-temps, il m’invite à le suivre à la radio, puis à débattre avec lui à son émission, en précisant la journée. Je lui réponds que mon travail exige que je demande la permission à mes patrons et que je ne refuse pas d’emblée. Puis, coup de théâtre: «Ok toi, tu sembles avoir un probleme. C'est triste de voir que twitter accumule les tetons.... on avait du fun avant !!!» (sic). Comme j’ai dit plus haut, le temps est flou sur Twitter: nos séquences d’événements ne sont peut-être pas les mêmes...


Néanmoins, que fis-je pour qu’il me désinvitât, me demandai-je? Je l’avais pourtant comparé à l’un des plus grands philosophes de l’Antiquité! Un gars de droite en plus!

Peu après, Jeff m’a fait parvenir un message direct, c’est-à-dire que personne d’autre sur Twitter ne pouvait voir, m'implorant, avec insulte, de me désabonner de lui. J'ai répliqué qu’il n’avait qu’à me bloquer…

Cette aventure m’a rendu tristounet. J’appréciais ce dialogue viril entre deux baveux. Mais cette invitation à son émission n'était-elle qu'un piège pour m’effrayer, me clore la trappe? Pourquoi cette volte-face? Je n’en veux pourtant pas au bonhomme, mais à son absence d’esprit critique, à son univers minuscule de démagogue où se dissout la raison, à son discours truffé de clichés de teabaggers. La vraie liberté, celle qui vient avec la culture et l’éducation, permet de s’affranchir des idéologies, de constater leurs forces et leur faiblesses, de choisir quelle voie suivre, d’être souverain.

Dommage. J’aurais aimé qu’il soit mon ami. Je l’aurais invité à souper. Je lui aurais fait un hot-chicken.

Petites lectures
Philippe van Parijs, Qu’est-ce qu’une société juste?, Paris, Seuil, 1991.
Jacques Généreux, Les vraies lois de l’économie, Paris, Seuil, 2005.

Deux titres pour Jeff afin qu’il les range à côté des ouvrages de Hayek, de Nozick, de Friedman, de Rothbard et de Rand qui doivent garnir les rayons de sa bibliothèque. Dans le premier, il devrait lire le chapitre «L’ambiguïté du libertarisme» qui conclut que le libertarianisme – comme on l’appelle ici – n’a finalement pas le choix de favoriser une redistribution des revenus. Puis le second sert à nourrir ses prochaines entrevues avec ses économeux favoris – s’il existe des nationaleux et des syndicaleux, il y a aussi des économistes intégristes et obtus que je néologise économeux –, adeptes de la version néolibérale de leur discipline qu’ils traitent comme une religion et dont les dogmes, selon Généreux, sont à bannir.

jeudi 29 juillet 2010

Car son bras sait porter la croix – The Armageddon Factor

En décembre 1866, alors qu’ils étaient à Londres afin de négocier l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, John A. MacDonald et ses joyeux drilles cherchaient comment définir ce qui allait être l’une des plus grandes réalisations de l’humanité (selon Stéphane Dion): le Canada. Le premier ministre du Nouveau Brunswick, un charmant dévot, trouva la solution dans les Psaumes (72, verset 8): «He shall have dominion also from sea to sea and from the River to the ends of the earth». Ainsi, grâce à cette intervention divine, notre pays est un dominion et sa devise latine, A mari usque ad mare.

Aujourd’hui, à la veille de la fin du monde, différents organismes religieux canadiens, sous l’œil bienveillant de leurs contreparties américaines, contribuent à l’accomplissement du psaume – car, selon eux, notre dominion aura un rôle à jouer lors de la bataille d’Armageddon – et œuvrent à rechristianiser le Canada, avec l’objectif d’en faire une théocratie. C’est pourquoi ces nationalistes chrétiens, principalement par le biais du Parti conservateur, s’immiscent dans la sphère politique afin que les lois, les règlements et les programmes reflètent davantage leurs valeurs et que notre pays remplisse sa destinée.

Vigoureusement critiqué, surtout par les médias de droite, The Armageddon Factor (Toronto, Random House Canada, 2010), de la journaliste Marci McDonald, a néanmoins une grande qualité pour les lecteurs de l’autre solitude, c’est-à-dire jeter un éclairage sur la montée de la droite religieuse, des theocons, dans le ROC. L’impact de ces groupes et de ces églises, dont les nombreux et fréquents contacts avec les membres du gouvernement et les hauts fonctionnaires feraient saliver d’envie les journalistes qui couvrent la colline parlementaire, est bien visible: par exemple, le refus des conservateurs de financer le contrôle des naissances, les coupures de budget chez les organismes dont la mission s’éloigne des valeurs conservatrices, etc. De plus, avec des stars montantes telles que Stockwell Day (président du Conseil du Trésor), qui ne croit pas en évolution, et Jason Kenney (ministre de la Citoyenneté, de l’Immigration et du Multiculturalisme), qui a enlevé le passage sur les droits des homosexuels dans le guide aux immigrants, il est clair que le Parti conservateur emprunte une tangente qui mène inévitablement vers un obscurantisme où la morale des uns s’impose et devient la loi de tous. Le Canada est sur la bonne voie pour connaître sa propre Grande Noirceur.

Petite lecture
Danic Parenteau et Ian Parenteau, Les idéologies politiques. Le clivage gauche-droite, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 2008.

Nous nous posons tous la question: Richard Martineau est-il de droite ou de gauche? C’était une question piège: il sévit dans un univers parallèle dominé par la confusion, l’amalgame et l’hystérie. Mais nous, pauvres humains, de quel bord penchons-nous? Dans leur ouvrage, les frères Parenteau débroussaillent la notion d’idéologie politique et éclaircissent ses différentes variantes: le libéralisme au centre; le socialisme à gauche; le communisme et l’anarchisme à l’extrême gauche; le conservatisme et le libertarianisme à droite; le fascisme à l’extrême droite; et enfin le nationalisme et l’écologisme qui s’adaptent à toutes les teintes. L’ouvrage parfait pour expliquer à votre cousin teabagger que le président Obama ne peut pas être à la fois communiste et fasciste.

lundi 21 juin 2010

La sélection des juges

Contrairement à certains commentateurs, je ne suis pas très surpris de la décision du juge Gérard Dugré, nommé en 2009, dans la cause portée par le Loyola High School qui souhaite enseigner le cours d’Éthique et culture religieuse (ÉCR) dans une perspective religieuse. D’une part, nous avons un système scolaire à deux vitesses qui permet la confessionnalité des écoles privées. D’autre part, la Loi constitutionnelle de 1982 s’amorce comme suit: «Attendu que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit». (En 1982, alors que Pierre Elliott Trudeau rédigeait la Charte canadienne des droits et libertés, des conservateurs évangélistes ont fait pression afin d’ajouter au texte cette référence à Dieu.) Même si l’article 2 de la constitution assure la liberté de conscience et de religion, il était pour moi évident que des opposants au cours ÉCR allait invoquer le préambule et, peut être, tomber sur un juge qui leur donnerait raison.

Le plus déconcertant dans la décision de Dugré, ce sont certains de ses commentaires sur le cours ÉCR qui démontrent, une fois de plus, à quel point les juges sont souvent mal formés pour la tâche qui leur incombe. Heureusement que, dans le cas du cours ÉCR, restent la cour d’appel et la cour suprême. Par contre, on y retrouvera encore des juges…

Dans son jugement, Dugré affirme que le programme de Loyola est comparable à celui du ministère de l’Éducation (MELS). Pourtant, alors que l’objectif du premier est de transmettre et de promouvoir la foi catholique, ceux du second sont «d'explorer, selon son âge, différentes manifestations du patrimoine religieux québécois présentes dans son environnement immédiat ou éloigné; de connaître des éléments d'autres traditions religieuses présentes au Québec; de s'épanouir dans une société où se côtoient plusieurs valeurs et croyances; de s'épanouir dans une société où se côtoient plusieurs valeurs et croyances».

De plus, le juge dit qu’on devrait permettre à l’école Loyola d’enseigner toutes les matières selon l’approche confessionnelle. Ainsi, il vient d’ouvrir la porte, par exemple, à l’enseignement du créationnisme dans les cours de biologie. Puis si une religion croit que les maths ont été créées par Satan, on s’en passera.

Enfin, il affirme que l’obligation imposée par le MELS d’enseigner l'ÉCR de façon laïque «revêt un caractère totalitaire qui équivaut à l’ordre donné à Galilée par l’Inquisition de renier la cosmologie de Copernic». L’inquisition ordonnait à Galilée de renier la science de la même manière que le juge Dugré permet à l’école Loyola de renier l’approche scientifique du cours ÉCR au nom de principes religieux.

Iriez-vous faire soigner vos dents chez un mécanicien? Vous faire coiffer chez un actuaire? Pourtant, dans cette cause, on a demandé à un juge spécialisé en fiscalité de se prononcer sur des questions de lois, certes, mais aussi d’enseignement, de religion et de philosophie politique. Et il s’est planté! Aujourd’hui, la connaissance du droit ne suffit plus pour devenir juge. La société s’avère complexe et exige que ceux qui rendent justice la décodent et la comprennent. Il est peut-être temps de libérer la justice des seules mains des avocats.

Petite lecture
Georges Leroux, Éthique et culture religieuse. Dialogue. Arguments pour un programme, Montréal, Fides, 2007.

Le débat sur le cours ÉCR étant loin d’être terminé, je vous invite à lire Leroux, l’un des instigateurs de cette formation. «La laïcité, écrit-il, signifie non pas refus du religieux ou de la conviction, mais accueil de la différence dans un monde de respect et de droit». L’école est le lieu privilégié pour que les élèves acquièrent cette culture religieuse, la capacité de comprendre les croyances et les symboles qui structurent le rapport au monde des autres, et développent leur rationalité éthique, leur aptitude à délibérer. Un parti-pris pour la connaissance et la pensée critique : on est loin de l’endoctrinement…